#13 – Cordelia la guerre

Palimpseste. Le mot m’a été soufflé, mais c’est celui qui définit le mieux, pour moi, le projet de Marie Cosnay. Car Cordelia la Guerre, plus qu’une réécriture, est un roman écrit par-dessus Le Roi Lear. On en trouve bien quelques traces : Cordelia, Goneril et Régane, les époux de chacune, Gloucester et ses fils, Kent et bien sûr le vieux Roi lui-même — tous sont bien là (à l’étonnante exception du Fou) et on distinguera même quelques citations çà et là, mais ils sont recouverts, noyés, imbriqués à un texte nouveau auquel, d’abord, ils semblent être étrangers.

C’est la guerre, peut-être, et la pénurie qu’elle implique qui justifient que comme les moines copistes on gratte un peu les vieilles peaux pour y écrire du neuf. Car à celle que mènera comme on sait Cordelia à ses sœurs, s’en superpose une autre, une sorte de jacquerie dans laquelle des nu-pieds et des Falstaff dormant sous l’auvent des Carrefour Market, menés par Gabrielle, sorte de Louise Michel locale (elle habite sur une butte), viennent contester la domination exercée par la clique de Lear — ici roi de la finance plutôt que d’Angleterre. C’est l’occasion pour l’auteur d’intégrer dans son texte la belle conscience sociale qui habitait son précédent, A notre humanité, où le drapeau rouge était hissé jusqu’à la couverture, et d’y faire pénétrer aussi, avec une acuité frappante, un peu de notre actualité puisque chômeurs, SDF et migrants s’écrasent contre les murs de l’empire financier et dans « les zones hors de contrôle bordant la frontière et remplies de terroristes qu’on reconnaît à leurs haillons et aux ours qu’ils dépècent » (phrase tout à fait volodinienne qui laisse supposer entre les deux écrivains quelque communauté de pensée). Une critique acerbe des trop nombreuses dérives de notre système capitaliste, de l’illisibilité du monde moderne (« Si A finance les groupuscules B on s’attend à ce que B défende A mais non, B coupe la tête de A. ») affleure souvent sous le tumulte de l’action.

Mais ça ne s’arrête pas ! A cet imbroglio s’ajoute encore une enquête policière. On le sait car il y a eu un meurtre, des coups de feu et des flics, et qu’on connaît les codes. Marie Cosnay les sait aussi et en joue habilement, revisitant le genre polar comme Céline Minard l’avait fait, il y a de cela deux ans, à propos du western. La comparaison s’arrête vite, car le projet littéraire n’est pas le même. Bien rapidement l’enquête patine et nous aussi, si l’on essaye vainement de démêler des fils trop embrouillés. Bien dans leurs rôles dans la première partie (commissaire taciturne, jeune fliquette motivée, lieutenant tout à fait romantique, bourru et intrépide, un peu mystique), les enquêteurs en sortent dans la seconde, vacant chacun à ses obsessions propres. Tout s’emmêle donc un peu comme dans Inherent Vice (le film — je n’ai pas lu le roman de Pynchon) où l’enquête initiale devient vite un prétexte à faire se côtoyer tout un tas de personnages loufoques que rien n’était la plume d’un auteur déjanté n’aurait amené à se rencontrer.

On jubile. Et qu’importe ou plutôt tant mieux si l’intrigue s’efface vite au profit du récit.* On est emporté par la plume de Marie Cosnay à une vitesse hallucinante et telle que certaines phrases peuvent rester suspendues : la pensée va plus vite. On s’égare quelquefois et la deuxième partie, où tout ce qu’on avait échafaudé dans la première est tout d’un coup abandonné, semble un peu longue, mais on s’amuse de ce joyeux foutoir dont la moindre des qualités n’est pas ce côté sacrilège, impie avec lequel l’œuvre baroque traite le baroque de la tragédie shakespearienne, expédiant en deux phrases ses ressorts, résumant ses dialogues, faisant puer des pieds la noble Cordelia, ironisant (« Oh Kent ») sur les marques de fidélité du Comte et son attachement à son roi. Rien n’est sacré ! Et puisse Cordelia emporter sa guerre — Cosnay, fait voguer l’anarchie !

cordelia-la-guerre Marie Cosnay, Cordelia la Guerre, Editions de l’Ogre, 357 pp.

*A ce propos, les Cahiers du Cinéma écrivaient d’ailleurs récemment dans leur anti-manuel de scénario (n° 710) : « Se méfier de l’anglicisation du vocabulaire — Anglicisation insidieuse qui exporte une idéologie venue d’Hollywood et des grands studios vers le cinéma d’auteur. Exemple : le mot ‘intrigue’ qui s’est substitué peu à peu à ‘récit’ vient de ‘plot’. (…) A éviter ». Leçon retenue !

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